Ramon, A. : « Giovanni Battista Piranesi: en guise d’introduction »

La stature du personatge de Giovanni Battista Piranesi (Piranèse) a pris de l’ampleur avec le temps. Je ne veux pas dire qu’il ne fut pas un artiste très important de son temps, capable de changer l’histoire du goût rien que par l’art de la gravure, mais plutôt que la renommée de Piranèse est allée in crescendo depuis sa mort en 1778.

Oui, avec la perspective de presque deux siècles et demi, nous pouvons observer et comprendre Piranèse et nous rendre compte que son style s’est parfaitament incorporé dans le flux du temps, à la modernité. Le cerveau noir de Piranèse –tout en citant la grande Yourcenar- est pourtant multiforme. Il y autant de Piranèse que d’aspects de son monde qu’on peut vouloir aborder. L’archéologue défenseur de la romanité de Della Magnificenza, du chroniqueur des Vues de Rome, le visionnaire des Carceri, le propagateur du style Luis XV de Vasi et de Candelabri, etc. Piranèse est un artiste de frontière, comme Goya. Il vit à cheval sur deux époques : Romantisme et Néo-classicisme. De plus, il défend avec une passion romantique le dogme rigoureux de ce qui est néoclassique. Quand nous lisons ses écrits théoriques nous voyons que c’est un dogmatique. Tout est bon pour défendre l’origine romaine de l’Antiquité devant l’attaque des hellenistes. Il est capable d’argumenter avec une rhétorique ciceronienne qu’avant les Romains il y avait les Etrusques. Et encore avant ? Pas un seul mot sur la Grèce. Pour Piranèse, le monde antique commence et finit à Rome. Rome contre la Grèce. Piranèse contre Winckelmann. Ce combat s’est maintenu en tension le dernier quart du XVIIIe siècle, époque marquée par les nouvelles découvertes archéologiques qui verront naître la poétique silencieuse de la ruine.

Piranèse est, certainement, un poète de la ruine. Un poète et un anatomiste, aussi. Un poète qui baigne ses vues des vestiges de ce qui a été la Ville Éternelle et dintorni avec le clair-obscur de l’encre et la blancheur du papier et un anatomiste qui relève, par exemple, un système d’égouts du Campo Marzio pour défendre une idée : comme les Romains nul personne si competente dans le domaine de l’ingénierie publique. Dans lui tout est exagéré, des vues qu’il allonge et surdimensionne en incorporant de toutes petites figures de façon que les grandtouristes qui découvraient Rome après avoir vu les vues de Piranèse restaient totalement déçus, jusqu’aux adjectifs superlatifs qu’il utilise : toujours la magnificenza

Piranesi est un inventeur d’images, le premier surréaliste de l’histoire de l’art qui porté par l’opium crée un monde souterrain que Dostoievski va décrire plus d’un siècle après: la mémoire du sous-sol. Et lui, il le fait avec la série des Prisons qui est un des projets graphiques les plus désastreux de l’histoire d’un point de vue purement commercial. De la première édition, seront vendus très peu d’exemplaires et il se trouve acculé à regraver les planches pour les rendre plus attractives. On aurait difficilement pu croire que cet home porté par la frustration regrave son oeuvre pour la faire plus commerciale qu’il passerait à l’histoire précisément par ces images dans lesquelles l’homme perd le centralité qu’il avait depuis la Renaissance Les Carceri sont l’embryon du cinéma soviétique d’avant-garde, spécialement d’Eisenstein qui a confessé qu’il s’était inspiré d’elles quand tournait “La Grève ». Et d’Eisenstein à Blade Runner il n’y a qu’un pas, comme d’Escher au monde labyrinthique des jeux de nos consoles de jeux vidéos.

Pourquoi ses gravures sont-elles relativement accessibles ? Pour deux motifs : d’abord, parce qu’il a beaucoup gravé et que bien des copies furent faites: lui et sa famille vivaient de cette production graphique. Et le second, parce que Piranèse n’as été qu’un graveur – au contraire d’autres graveurs qui ont été aussi des grands artistes peintres comme Dürer, Rembrandt, Goya ou Picasso, pour citer quatre noms emblématiques-, et le seul bâtiment qu’il a dessiné et qui s’est fait réalité, à la marge de ses gravures, Sainte-Marie du Priorato dans la Piazza Cavalieri di Malta à l’Aventino romain, est un grand gâchis. Là repose l’homme qui a écrit son nom dans l’aquatinte d’un papier comme Keats l’a fait, près de là, dans l’eau.

Artur Ramon