06/14/2013 | Pas de commentaires

Première question: considérez-vous que la peinture, la gravure, l’architecture ou la musique sont des plaisirs? Deuxième question: considérez-vous queles beaux-arts rendent-ils heureux? Probablement, la réponse à cette deuxième question est non, mais par contre il faut aussi constater qu’ils nous élèvent en pensée, comme fait, dit-on, la religion, et ils nous procurent des moments de joie, de joie intime et de joie partagée. En revanche, c’est vrai qu’ils ne peuvent changer la vie, ils ne nous soustraient pas au malheur, à la misère, à la faim.

Certes, on ne peut pas se consoler ou être consolée d’un deuil d’une personne aimé à coups de musique ou de tableaux; la sphère de la culture peut nous faire grandir mais elle ne sait ni peut transformer notre quotidien. Les beaux-arts ne sont pas une espèce de produit ‘miracle’, comme tants d’autres essayent de nous faire croire; mais, j’ai du plaisir à penser que cette sphère existe.

La sphère de la culture donne, au cours de la morne ou triste vie de tous les jours, une satisfaction qui est d’une espèce particulière; c’est pour cela, par exemple, que nous visitons les pinacothèques ou que nous plaçons la reproduction d’une peinture aimée en fond d’écran de notre ordinateur.

Mais, de plus, nous savons en permanence et nous experimentons que cette sphère existe, que, grâce à elle, la réalité est plus vaste et, dans le cas de l’art, qu’elle est d’une dignité heureuse. Ce qui nous permet souvent d’éprouver un instant de confort. Évoquons, avec un immense respect, ces déportés des camps de concentration qui, parfois, trouvaient de forces pour se réciter l’un à l’autre les vers d’un poème.

Les arts donnent un peu de bonheur, et un plaisir d’une espèce particulière. Il n’est pas sensuel ni sensoriel, ce n’est pas celui que donne un verre de bon vin ou un besoin enfin satisfait; c’est un plaisir désinteressé. Kant l’avait dit, mais Baudelaire est allé encore plus loin tout affirmant que l’art est le haut témoignage de notre dignité. Et, certes, se trouver élevé en dignité est un plaisir.

Le plaisir de la beauté est davantage qu’une émotion agréable. Parce que le plaisir esthétique est différent de tout autre, la beauté qui le procure ne se réduit pas au sentiment que nous en avons en nous, sinon qu’elle paraît émaner de l’oeuvre elle-même, c’est comme une atmosphère qui baigne celle-ci, une lumière insaissable que nos yeux voient mais qui n’est pas de notre fait. Elle provient de l’objet peint, gravé ou sculpté qui est situé devant nous. Et cette lumière distingue le chef-d’oeuvre qui s’allume d’une peinture médiocre.

Le plaisir qu’occasionne cete lumière de la beauté est celui d’un sentiment d’élévation, le plaisir de l’entrée dans une plus haute sphère que celle de notre monde quotidien. Le sentiment du Beau, avec le plaisir qu’il procure, est, comme dit aussi Kant, une faculté particulière de l’esprit humain.

Cette faculté nous ouvre une étriote et surprennante fenêtre sur une autre sphère, sur un vide dont nous ne savons rien, mais qui est extérieur à la condition humaine, à nos sens, à notre raison. La faculté de savourer le Beau opère ainsi une petite percée sur un vide mystérieux, au-delà des frontières de la médiocrité humaine, de la finitude. Car enfin, nous sommes incapables d’expliquer ce que c’est cette beauté de l’oeuvre d’art, de l’analyser, de la réduire en technique. Seul un instinct que nous appelons le ‘génie’ y parvient, sans savoir comment.

Le plaisir du Beau, de la contemplation de la beauté, de s’y sentir enveloppé, ce plaisir angélique de se croire un moment supérieur ou du moins extérieur à la condition humaine, ne ressemble à aucun autre. La beauté confère aux choses un intérêt qui est inexplicable, car elle ne sert à rien, mais qui n’en existe pas moins. Il existe des actitudes, activités ou positions que peut-être en aparence ne servent à rien, qu’on ne peut pas faire cadrer dans un fichier Excel, mais qui nous procurent de satisfactions intimes qui nous font meilleurs et qui contribuent à faire un monde plus digne et plus habitable. L’art est, au même temps, une actitude, une activite et supose un positionnement qui nous permettent de nous enlever et d’enlever notre entourage.

L’art est le chemin à la recherche de la beauté, il est le témoignage de notre dignité et il est aussi un plaisir, pour en profiter et pour partager.


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06/07/2013 | Pas de commentaires

Le numérique est-il en train de changer notre relation à l’art? Peut-être que oui, car il est évident, par exemple, que pour découvrir la ‘Nuit étoilée’ de Van Gogh, nul besoin de se rendre au MoMA à New York, ni même d’éplucher une monographie illustrée. Quelques mots dans un moteur de recherche suffisent et les œuvres, par milliers, sont à portée de souris…Doit-on y voir, alors, la réalisation des rêves de démocratisation culturelle et d’un grand musée universel? Ou au contraire le risque de dématérialisation de l’art et de son rapport au spectateur?
Walter Benjamin, déjà en 1935, dans les balbutiements de la photographie couleur, disait que « à la plus parfaite reproduction, il manquera toujours une chose: le ‘hic et nunc’ de l’œuvre d’art, l’unicité de son existence au lieu où elle se trouve ». En prophète de la modernité, lui prédisait déjà les changements de notre perception de l’art induits par la diffusion massive des reproductions.
Quelques années plus tard, en 1951, André Malraux, voyait, de son côté, dans la photographie d’œuvres d’art la possibilité vertigineuse de convoquer tous les chefs-d’œuvre en un fabuleux musée imaginaire. Que dire aujourd’hui des possibilités offertes dans ce domaine par Internet?
Ce qui est vrai, c’est qu’Internet a permis de rendre plus accessibles les reproductions d’art aux plus de deux milliards d’internautes dénombrés dans le monde. Dès les années 1990, les premières politiques de numérisation du patrimoine ont été lancées. Quels étaient leurs objectifs ? Préserver les collections, favoriser la recherche et donner un accès plus large à des fonds invisibles. Si l’on ajoute à cela les images abondamment produites par les internautes eux-mêmes, ‘la toile’ a généré en quelques années une iconographie extrêmement vaste et diversifiée. Pour un public curieux et sans possibilités réelles d’accès, c’est dès lors la possibilité de voir des œuvres rares ou peu accessibles.
Cette numérisation massive, et en très haute définition, a eu pour effet de modifier profondément notre expérience de l’art. Sur le site Internet du Musée du Prado (Madrid), il est par exemple possible, pour certaines peintures, de se promener à la surface des œuvres et de zoomer jusqu’à apercevoir la trame du support, suivre les craquelures opérées par le temps ou analyser la touche picturale. Difficile de ne pas s’émerveiller devant un tel prodige de précision, devant cette intimité nouvelle avec l’œuvre. Quitte à ce qu’elle ne soit plus appréciée avec distance et sacralité…
C’est ce que l’on peut expérimenter en visitant le Google Art Project, qui a, certainement, poussé très loin le rêve d’amener chez chacun les plus grands musées du monde, sans pour autant restituer l’émotion d’une visite, d’une contemplation en direct. Bref, il me semble qu’on a encore du mal à imaginer un syndrome de Stendhal 2.0!
Le véritable enjeu de la démocratisation se situe peut-être davantage du côté de notre appropriation de cette culture et de notre capacité à la partager. De spectateurs passifs et contemplatifs nous sommes devenus acteurs et prescripteurs. Avec les sites, les blogs (comme celui-ci), les forums, les réseaux sociaux ou les plateformes d’échange, les internautes alimentent sans cesse ‘la toile’ d’images et de contenus. Vous avez un coup de cœur artistique, un coup de gueule, un bon plan culturel, un avis tranché sur une exposition? Vous pouvez immédiatement le partager sur des sites tels que Facebook ou Twitter. Il existe même un réseau de partage entièrement dédié à l’art intitulé Artfinder.
Alors oui, au milieu de tous ces flux, les grands classiques de l’art n’en ressortent pas forcément indemnes et s’exposent parfois aux mutilations infligées par les internautes. Si vous inscrivez dans un moteur de recherche ‘Vénus Botticelli’, il vous sera bien difficile de savoir à quoi ressemble précisément le tableau de la Galeria degli Uffizi, tant les cadrages et les couleurs changent d’une vignette à l’autre. Vous pouvez découvrir même une version où les personnages sont remplacés par des chats…L’ère du web est aussi celle de l’art de la transformation et du détournement « fait maison ».
Au milieu de ce terrain de jeux désordonné où tout est permis, les musées semblent enfin avoir pris la mesure des possibilités qui leur sont offertes et s’emparent de plus en plus de ces nouveaux outils. Aujourd’hui, la conquête du numérique se situe sur le champ d’Internet, avec le site web en première ligne. Informations pratiques, communication des événements et promotion des collections: pour qu’un musée existe, il faut désormais qu’il ait pignon sur le web.
Peut-être nous sommes en face d’une espèce de cercle vertueux: la diffusion du contenu sur le web crée le désir d’approfondir, d’en savoir plus et de visiter physiquement les lieux. De fait, les chiffres de fréquentation des musées et des monuments historiques n’ont été jamais aussi élevés. Internet semble donc non pas concurrencer mais prolonger et compléter l’existence du musée dans la vie des visiteurs.
Internet dévient donc non pas un substitut, mais un complément, un complément de plus en plus incontournable. Bien appréhendés, les nouveaux outils numériques permettent d’instaurer une meilleure interaction avec les visiteurs et une transmission plus large des savoirs. Pour autant, à l’ère du buzz et du gadget technologique, il revient aux musées et à d’autres institutions culturelles de saisir ces merveilleuses opportunités au profit de la curiosité intellectuelle et non d’un sensationnalisme superficiel. Alors, oui, la révolution numérique est en marche, mais la route des expérimentations est encore bien longue avant que ne se dessinent les musées virtuels de demain.


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05/31/2013 | Pas de commentaires

Dans l’environnement de nos vieilles sociétés occidentales, plutôt morose, peut-être faudrait-il mettre les optimismes, ces spécimens rares, en vitrine. Pourtant, malheureusement, ceux qui diffusent enthousiasme et espoir autour d’eux sont plus souvent objets de moquerie. On relève essentiellement leur côté naïf, avec, en plus, cette tournure d’esprit qui ne dépend pas d’eux mais semble une grâce tombée du ciel. Et dans notre monde de l’art, souvent je ne trouve pas assez de gens optimistes, hélas !…
Depuis une vingtaine d’années, la psychologie positive s’attache à décrypter le fonctionnement des personnalités qui réussissent, des optimistes, et il devient possible de comprendre avec plus de précision comment pensent et vivent les adeptes du ‘verre à moitié plein’.
De ces études, et c’est aussi mon avis, on peut déduire que les optimistes sont d’abord ceux qui se bougent et cherchent de bonnes raisons de se battre dans un environnement qui, lui, à priori, ne va pas s’améliorer. Le propre de ces personnalités optimistes est son fonctionnement en mode potentiel : dans n’importe quelle situation, ils voient d’abord ce qu’il est possible de faire. Par contre, un pessimiste, même très intelligent, se contentera de constater, ou éventuellement d’analyser, mais il restera dans une posture passive, voire même de victime.
A l’inverse, les optimistes, chercheurs de mouvement et de liberté, iront même parfois jusqu’à ‘faire comme si’, pour ne pas stagner dans le fatalisme. En réalité, ils ont une confiance non négociable dans le pouvoir de leur volonté, et c’est sur ce point qu’ils basent leur force. C’est là un autre mode de fonctionnement : l’optimisation, c’est-à-dire, faire du mieux possible malgré ce qui vous arrive.
Cet état d’esprit positif est accessible à tout le monde, mais pour y parvenir, cela demande un apprentissage, une attention à soi qui ne s’acquière pas forcément de façon instantanée. Il faut avoir une bonne capacité au retour à soi, il faut quitter les ruminations mentales propres aux pessimistes et libérer son corps des crispations qui en découlent. Il faut drainer les émotions négatives.
Les pessimistes ont des personnalités figées : mentalement, ils restent bloqués sur une pensée sombre, une rumination, et physiquement ils se replient aussi car leur corps retient les émotions négatives. Leur problème c’est de ne pas permettre à leur organisme de vivre la succession des émotions qui nous rend pleinement vivants.
Selon la psychologie positive, ceux qui adoptent l’attitude mentale de’ faire comme si’ et d’optimisation, voient la dimension transitoire des événements ; quand les pessimistes en voient un supposé caractère permanent qu’ils généralisent (tout est nul, tout effort est vain, tout va rester dans l’état,…).
Et lorsque les événements difficiles arrivent, les optimistes n’en sont pas épargnés, mais ils parviennent à ne pas contaminer toute leur existence avec un problème : s’ils ont une crise personnelle ou relationnelle au sein de leur couple, ils ne laissent pas celles-ci envahir aussi leur vie professionnelle ou leurs relations avec les autres membres de leur entourage. Ils savent que les difficultés vont passer.
Cette conscience de l’impermanence de tout est aussi une ressource fondatrice pour les optimistes paradoxaux, selon la terminologie utilisée par la psychologie positive, ceux-ci qui ne voient spontanément le côté rose des événements. Dans cette catégorie d’optimistes, lorsque le niveau du moral baisse un peu, ils savent qu’il faut se reconnecter au réseau d’amis, pratiquer la gratitude et noter –à la fin de la journée- les trois ou quatre faits qui nous ont procuré de la satisfaction.
Autant de stratégies qui laissent penser que les optimistes, bien loin d’être benêts, sont hautement conscients du caractère éphémère et précieux de la vie. Et leur mission inconsciente, le rôle qu’ils se donnent, est de diffuser cette découverte autour d’eux. En fait, la posture optimiste, c’est le carburant numéro un pour maintenir la cohésion dans une famille, une association, une équipe ou un groupe professionnel.
Les optimistes ont besoin de liens, de relations riches, d’amitiés. Une autre de leur particularités, qui fait dire aux psychosociologues que ce qui les différencie plus des pessimistes, ce n’est peut-être pas leur intelligence, mais leur générosité.
Dans le monde de l’art, il nous faut trouver, en urgence, des gens optimistes, des gens positifs, des gens généreux. Contre les armées du malheur, contre les pessimistes installés, contre les carapaces de la négation, nous avons tous besoin d’un appel au compromis, à l’ouverture, à l’élargissement des esprits. Non pas à partir de la naïveté, ni à partir d’un optimisme figé, mais en pleine maturation d’un environnement difficile, changeant et, parfois, hostile, mais finalement bien réel.
Il nous faut apprendre à voir le verre à moitié plein, à optimiser, à avoir la volonté de s’en sortir. Malgré les difficultés réelles, malgré les états d’esprit de rumination. Parce que le pessimisme nous conduit par la négativité à une lente autodestruction, soyons optimistes ! C’est notre force pour survivre et pour nous améliorer, personnellement et collectivement.


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