07/20/2012 | Pas de commentaires

A l’occasion de l’exposition à Montolieu, et pour le catalogue, on nous a proposé de faire ces ‘Conversations croisées’ entre M. Francesc Mestre, galeriste réputé, et moi-même. Et voilà le résultat. A côté de la piscine ou dans un refuge de montagne, cette lecture peut-être réfrechissante. Allons-y!

1) Œuvre favorite, pourquoi, quelle technique particulière, quel sujet, quelle période :
Antoni Gelonch : J’ai une prédilection spéciale pour une œuvre de Piranèse parce que son acquisition se situe au tout début de la Collection. Cette pièce a comme titre « Veduta di Campo Vaccino » et fait partie des « Vedute di Roma » dans lesquelles Piranèse excella. C’est une eau-forte du XVIIIème siècle, qui présente un mélange entre l’idéalisation du passé romain, la beauté de l’architecture classique et la découverte des ruines de cette civilisation créatrice. C’est cette exaltation de la Rome mère de cultures qui me fascine. C’est la beauté du trait, la finesse de style et l’évocation de la beauté qui me captivent.
Francesc Mestre : Il est très difficile de choisir une seule œuvre dans le cadre d’une collection. J’ai souvent expérimenté que cela dépend beaucoup de l’état d’âme du moment, mais comme on me demande d’en retenir une, mon choix ira vers le Rembrandt (qu’on peut voir à l’exposition) « Jacob caressant Benjamin », circa 1637, qu’on connaissait précédemment comme « Abraham caressant Isaac ». Avec le prétexte d’une référence biblique elle représente la paternité, même si moi j’y observe la relation avec mes petits-enfants. C’est une eau-forte, technique que l’auteur éleva au sommet.

2) Comment est née la Collection :
Antoni Gelonch : Dans mon cas, je crois qu’on peut dire que la Collection n’est pas née, mais qu’elle s’est faite. Elle s’est construite petit à petit au début (il y a déjà plus de 15 ans) puis avec ‘brio’ ces 6 dernières années, depuis que j’ai eu la chance de rencontrer, M. Mestre, par l’intermédiaire d’un ami commun qui connaissait mon intérêt pour les estampes. Faire une collection c’est, dans mon cas, une construction intellectuelle et esthétique qui doit me procurer, et procurer aux gens qui pourront la connaître, des moments d’intime satisfaction, de stimulation et de joie. La Collection est construite en fonction de l’interpellation qu’une œuvre m’inspire ou provoque ; ce n’est pas la signature qui me fait décider, mais le choc esthétique qu’elle me produit. Sans ce choc, sans se sentir interpellé, acquérir une pièce n’a pas, à mon avis, un grand intérêt. J’aime toujours être confronté à la création esthétiquement provocatrice.
Francesc Mestre : Bon, je ne me considère pas comme un collectionneur. Ma profession comporte le choix des œuvres tout en pensant à plaire à mes clients. Toutefois, j’ai chez moi, pas seulement des pièces qui m’ont été offertes par certains artistes, mais aussi quelques pièces qui m’émeuvent particulièrement ainsi que d’autres membres de ma famille.

3) La gravure dans le monde de l’art :
Antoni Gelonch : La gravure représente une voie privilégiée d’accès des gens à l’art. Etant par définition une technique multiple, c’était et c’est l’opportunité pour la plupart d’entre nous d’accéder aux Grands Maîtres, d’accéder à la connaissance de leurs œuvres et d’accéder à la beauté, tout court. Et c’est aussi une voie pour les artistes de se faire connaître par plus de monde et de gagner aussi sa vie. La gravure est le plus démocratique des Beaux-Arts.
Francesc Mestre : Certainement la gravure est née en liaison avec l’imprimerie. Elle avait pour fonction d’illustrer les textes écrits, et avait la volonté de diffuser la culture littéraire et esthétique. Bien qu’au début ces deux choses aient été disponibles pour peu de gens, cela a été le germen qui a renforcé la culture européenne et la culture en général, à partir de là. Je suis tout-à-fait d’accord avec vous que c’est le plus démocratique des Beaux-Arts.

4) Le lien entre le collectionneur et le galeriste :
Antoni Gelonch : La relation entre collectionneur et galeriste, à mon avis, doit être basée sur la confiance mutuelle ; sur l’intérêt du collectionneur pour apprendre, et du galeriste pour passer des informations et des connaissances culturelles ; sur le respect des choix esthétiques de chacun ; sur le respect des conditions d’échange économique; sur un partage des idées culturelles et artistiques…en définitive, pour un amour, aussi partagé, pour l’art, la beauté, la conversation, la vie ! Je crois aux galeristes catalyseurs, capables de générer des réactions de la part des collectionneurs.
Francesc Mestre : À mon avis l’ensemble du monde de l’art prend sens lorsque l’un d’entre nous est capable de ressentir une communication profonde avec le créateur et l’inspiration d’une œuvre. Le destinataire final c’est nous tous, qui pouvons profiter de tout ce qui nous est proposé, depuis les plus anciens des artistes jusqu’aux plus contemporains. Le galeriste c’est celui qui fait le choix et le présente au public. Les grandes œuvres ont comme destinée les musées, mais le monde de la gravure permet qu’une partie de ces œuvres puisse passer plus de temps dans des mains des particuliers. Mais aussi, et merci aux bons collectionneurs comme vous, M. Gelonch, elles peuvent être exposées et admirées.


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06/15/2012 | Pas de commentaires

A la question de savoir ce qu’il y a de commun entre les artistes, les galeristes et les collectionneurs, certains répondront l’art, d’autres l’argent et tout le monde aura raison. Ce que le dernier livre d’Anne Martin-Fugier, ‘Collectionneurs’ (Actes Sud, 2012) a en commun avec celui de Judith Benhamou-Huet, ‘Les artistes ont toujours aimé l’argent’ (Grasset), c’est la difficulté de saisir un ordre, une logique, une morale, un système, et même une histoire des rapports entre l’argent et l’art. Et c’est sans doute ce qui rend leur lecture palpitante : va-t-on enfin savoir à quoi s’en tenir ? Qui corrompt, domine l’autre ? Qui est plus fort que l’autre ? Qui a gagné ?

Existe-t-il un artiste qui ne pense pas à l’argent ? Parmi les grands maîtres qu’elle passe en revue, de Dürer à Damien Hirst, en passant par Van Gogh et Chardin, Judith Benhamou-Huet n’en a pas trouvé un. Et pourtant ils peignent, c’est-à-dire qu’il y a un moment où ils oublient l’argent que leur rapportera, ou non, cette œuvre. Ils sont dans l’euphorie créatrice, dans la folie.
De la même façon, le collectionneur, au moment de tomber amoureux d’une œuvre, oublie son prix, sa valeur spéculative : il l’aime, il la veut, et, en général, avant même de savoir de qui elle est, de quand elle date, et combien elle coûte. A l’état sauvage, ce collectionneur serait prêt à tuer pour l’acquérir. La chose qui l’en empêche, c’est cette invention géniale qui l’a précisément sorti de l’état sauvage : l’argent. Contrairement à ce qu’il est admis de penser, le besoin d’argent, et même l’amour de l’argent, sauve les artistes de la folie.

Judith Benhamou-Huet nous rappelle que l’image d’un Vincent Van Gogh misérable et ignoré de tous était un mythe, il n’avait pas de réel problème d’argent. Et c’est sa mort prématurée ainsi que celle de son frère Theo qui les a empêchés de réaliser ce qu’ils avaient mis au point : un des plus fabuleux coups spéculatifs de l’histoire de l’art. L’auteure de ‘Warhol TV’ et des ‘Œuvres les plus chères du monde’ reprend avec les précautions d’usage l’anecdote d’un Picasso comptant et recomptant les centaines de billets de banque enfermés dans sa malle (après celle de Newton, on voit ce que les grands de ce monde peuvent cacher dans leurs malles !). Elle ose des parallèles qui sont comme autant de sauts quantiques entre les maîtres anciens et les valeurs sûres contemporaines : Murakami et le Gréco, Zeng Fanzhi et Canaletto, des génies de la planche à billets, certes, mais l’argent n’a pas la même valeur au XVIème siècle et aujourd’hui, et l’artiste n’a pas la même place d’une époque et d’une civilisation à l’autre.

Que les artistes aient besoin d’argent pour vivre (et pour créer), personne n’en doute, qu’ils aient « toujours aimé l’argent », cette indiscrétion n’a d’intérêt que dans la mesure où elle permet de constater une modification de l’œuvre et de juger de la valeur de cette influence. Le livre est trop court pour investir avec profit sur la question, sauf dans le dernier chapitre consacré à Magritte, que Judith Benhamou-Huet met en parallèle avec l’artiste contemporain Wim Delvoye, belge lui aussi. Plus que Picasso ou Dali, après Duchamp et avant Warhol, René Magritte ouvre la voie la plus dangereuse comme producteur d’idées picturales », : il ne vend plus de la peinture, mais une idée, il nous fait quitter le domaine ancien où la valeur d’une œuvre tient dans la reconnaissance du travail de l’artiste, pour nous introduire dans le champ incertain où c’est l’originalité de la pensée qui compte, et son clignotement sur le mur que le collectionneur achète.

Ce que raconte l’histoire de l’art, c’est aussi celle du rapport entre les hommes et leur géniale créature, sans cesse grandissante : l’argent. Anne Martin-Fugier a publié en 2010, ‘Galeristes’. Entretiens qui sont aussi des portraits, et qui, par la diversité des goûts, des parcours, des caractères et des fortunes, tissent un paysage culturel des plus optimistes où la passion le dispute à la persévérance, et la générosité à la clairvoyance. En parlant des galeristes, des collectionneurs ou des artistes, nos deux auteures font, chacune à leur façon, aimer les riches.


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05/11/2012 | Pas de commentaires

Collectionner est un instinct humain de base et très antique, propre, en général, aux personnes organisées, soigneuses et un peu obsessionnelles; de sorte que, souvent, une collection peut se transformer en une passion d’une vie, avec tout celui que cela peut comporter.

Pour un collectionneur, normalement, c’est le processus de recherche qui procure le plus de plaisir : trouver la pièce ou l’objet hors du commun ou difficile à obtenir, avec les histoires qu’ils véhiculent. Mais à côté de cette motivation de la recherche, il y a d’autres caractéristiques psychologiques que les collectionneurs présentent habituellement : être extrêmement ordonné, fonder ses choix sur des critères personnels et, en plus, montrer ce qu’il possède. Il peut arriver que ces diverses caractéristiques n’y soient pas toutes à la fois, mais il me paraît certain que toutes se vérifieront, dans des proportions peut-être variables, tout au long de la vie.

Analysons maintenant ces caractéristiques et dégageons quelques idées- forces :
- accumuler n’est pas tout-à-fait collectionner. Alors que le collectionneur est ordonné et soigneux, et a l’habitude de faire la publicité de sa collection en la montrant avec orgueil, l’accumulation segmentée et désordonnée, sans sens de la qualité de ce qu’on collectionne, est une espèce de psychopathologie, comme le syndrome de Diogène. Dans « Le Système des objets », le sociologue français Jean Baudrillard a aussi distingué entre un niveau inférieur d’accumulation d’objets, un autre niveau consistant à conserver des objets selon une série, et ce qui est le niveau du collectionneur. Parce que, selon Baudrillard, une collection est quelque chose qui s’élève vers la culture.
- ordonnés et obsessionnels. Normalement, comme on a déjà dit, les collectionneurs sont ordonnés et soigneux mais on y trouve aussi une certaine tendance obsessionnelle qui peut être exacerbée sans tomber dans la pathologie, et qui est directement en relation avec ce qui est collectionné. Il existe, de plus, un lien psychologique avec l’objet collectionné, que l’on aime et on chérit.
- pour toute la vie et pour tous. Une majorité des collectionneurs commence à réunir des pièces dès l’enfance et dans la préadolescence qui sont des époques favorables pour s’y initier. Comme affirme David Attenborough, un célèbre naturaliste anglais, dans l’enfance on est collectionneur par nature : collectionner et identifier ce sont des instincts de base, quelque chose d’enraciné en nous tous. Initié à l’enfance, cet instinct basique nous accompagnera, s’il ne subit pas de contrainte majeure, toute la vie. Parce que qu’une collection vivante est la partie la plus attractive de l’aventure, une collection n’est jamais complète, il y a toujours quelque chose qui attirera ou qui pourra permettre de compléter tout ce qu’on a déjà. Un collectionneur est un être vivant et passionné. Par ailleurs, tout le monde peut devenir collectionneur, même s’il est certain que la distance, le temps, l’argent, l’espace, etc.., peuvent être des facteurs conditionnels. Il est aussi certain qu’on peut collectionner des choses plus légères, qui n’occupent pas trop d’espace et qui ne sont pas trop coûteuses.
- partager et jouir. Pour beaucoup de collectionneurs, il y a plus de satisfaction à montrer qu’à trouver. Ce besoin de socialisation est très fort mais peut produire de grandes frustrations, parce qu’il y a peu d’espaces ouverts aux collectionneurs privés, et c’est pourquoi certains choisissent d’ouvrir leur propre espace. La connexion entre établissements publics et collections privées serait un autre thème à traiter et à améliorer. D’autre part, le fait de collectionner apparait comme quelque chose d’avantageux à plusieurs titres : parce que cela produit une sorte de relâchement et, en plus, la satisfaction d’obtenir des choses, à partir de la contemplation de quelque chose qui pour le collectionneur semble belle ou précieuse; parce que cela encourage le désir de soigner les objets et de les valoriser; parce que cela peut être une manière d’apprendre à gérer les frustrations, puisque tout ne peut pas être obtenu immédiatement et parce qu’il faire preuve de patience; et parce que cela contribue à augmenter l’estime de soi, au moment de montrer ou exposer sa collection.

C’est-à-dire, et pour résumer, qu’un collectionneur est un être vivant et passionné, ordonné et soigneux, avec une pointe d’obsession, constant dans le temps, et quelqu’un à qu’il plaît de partager et de jouir. Et toi, tu n’es toujours pas collectionneur?


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