Claude Mellan, graveur

Entre 1615, date à laquelle Claude Mellan reçoit les premiers rudiments de son métier, et 1687, date à laquelle il grave, à quatre-vingt-neuf ans, son dernier cuivre, la carrière de ce singulier artiste dessine une courbe magnifique qu’accompagne une transformation radicale de l’art de la taille-douce en France, devenu, entretemps, grâce à l’édit de Saint-Jean-de-Luz signé en 1660, un art libre.

S’il n’est pas l’artisan direct de ce renouveau, Mellan y participe pleinement, à la fois par son talent et par sa personnalité. Il occupe une place centrale dans la renaissance d’une activité qui s’était éteinte à Paris quand, en matière d’impression, la matrice de cuivre était venue se substituer à celle de bois.

Parti à Rome très jeune, il intègre le cercle de Simon Vouet et gagne la confiance, voire l’amitié, du Bernin, l’enfant chéri de la Rome baroque. Là, il réalisera une galerie de portraits des personnages plus célèbres de l’époque : des penseurs, philosophes ou rhéteurs, dont le métier consistait à reconsidérer les certitudes, à pourfendre les superstitions et à ramener à la raison.

Son travail de transcription par le burin a puisé de nouvelles exigences devant l’acuité et la variété des expressions. Par l’économie des traits, en respectant les brefs accents de la vibration lumineuse qu’il observe et restitue dans les tensions qui, autour du nez, des orbites et des lèvres, font le caractère d’un visage, par la direction donnée au regard grâce à la spirale de l’iris, il parvient à analyser la vie intérieure de ses modèles comme aucun portraitiste n’avait réussi à le faire auparavant dans le cuivre.

Claude Mellan, "Adorons le Saint-Sacrement de l'autel", burin, 1643

Claude Mellan, « Adorons le Saint-Sacrement de l’autel », burin, 1643

Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, collectionneur érudit et brillant écrivain aixois, fut décidément la bonne étoile de Mellan. Car lorsque ce dernier quitte Rome, ce fut une fois encore Peiresc qui le retint auprès de lui, et cette fois-ci pour le charger d’une mission tout à fait exceptionnelle. En effet, son ami Gassendi, en astronome chevronné, pratiquant aussi bien l’observation que la réflexion, avait tracé sur le papier quelques beaux croquis décrivant les phases de la Lune. Passionné lui aussi d’astronomie, Peiresc souhaitait faire éditer ces planches accompagnées de commentaires et jugea que Mellan était l’artiste le mieux armé pour copier ces dessins et les transcrire avec efficacité sur le cuivre. Il fit donc en sorte que l’artiste s’attelle à la tâche lors de son séjour à Aix-en-Provence. Les images gravées dégagent une singulière poésie dans la mesure où, grâce à une pointe effleurant à peine le cuivre, l’astre semble vibrer de son pâle reflet et donne l’impression de flotter à la juste distance des yeux.

Revenu expressément à Paris au printemps 1637 pour y dénicher un imprimeur capable de tirer avec toute la délicatesse souhaitable ces plaques, Mellan ne quittera plus cette ville. En effet, aussitôt installé, il renoue avec son ancien maître Simon Vouet. Deux interprétations magistrales réalisées au burin, l’une d’après ce dernier, l’autre d’après une toile de Véronèse, suffisent à convaincre l’entourage du cardinal Richelieu du génie du graveur. À l’imprimerie royale, créé en 1640, Mellan gravera les frontispices des tout premiers ouvrages sortis de ces presses : certains sont des projets dus à la plume de Jacques Stella, d’autres à celle de Nicolas Poussin. Toutefois, en dehors de cette obligation de servir le projet d’un tiers, Mellan grave de plus en plus souvent des compositions religieuses dont la libre invention lui revient. En 1642, le Roi lui accorde un logement au Louvre…il est au sommet de son art.

Le principe que Mellan met au point est unique, non seulement en raison de la profondeur de la réflexion qu’il nécessite et de la simplicité du résultat obtenu, mais aussi en raison de l’extrême habilité dans la conduite de l’outil. En recourant à une syntaxe qui rejette le croisement des tailles et qui se fonde exclusivement sur la variation de l’écartement et de l’épaisseur des lignes, autant que sur la fluidité de leurs courbes, Mellan cherche à créer une illusion optique qui permette de restituer par le simple partage des noirs et des blancs, une ‘tonalité spatiale’ : toute scène est ainsi plongée dans un bain de lumière censé donner le sentiment de la couleur.

À tout moment, la trame linéaire dessinée par l’outil s’efforce de rapprocher l’œil de la main, de lui faire croire à la présence d’un corps, à la carnation d’une peau, au mouvement d’un drapé, cherchant à dévoiler la sensualité de la vie et à insinuer un érotisme crypté grâce à l’éloquence de son trait et à la sinuosité de ses lignes. C’est en ce sens que la méthode de Mellan, aussi mathématique qu’elle puisse apparaître, tend moins vers la conformité de la chose à son image que vers l’illusion –laquelle constitue le privilège de la peinture, aux yeux des rubénistes.

Pas de commentaires

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.
Les champs obligatoires sont marqués avec:


Vous pouvez utiliser ces tags HTML et des attributs: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>