Dada, centenaire

Cheval de Troie de la modernité dans toutes les disciplines artistiques, le Dadaïsme, ce courant né à Zurich et désormais centenaire continue d’influencer la création contemporaine.

Sa naissance est dûment datée, le 5 février 1916, avec l’ouverture, au numéro 1 de la Spiegelgasse, du Cabaret Voltaire. Pour sa mort, c’est une autre histoire. Parce que Dada (et Tzara) se font internationaux, migrant de Zürich à Paris, en même temps qu’à Berlin. Puis parce qu’ils sont absorbés par d’autres «ismes», à commencer par le surréalisme, et, de loin en loin, le lettrisme et le situationnisme. Il y a donc comme un flottement sur la date de péremption de ce mouvement d’avant-garde du XXe siècle.

Dada a aujourd’hui 100 ans, mais cela ne signifie pas que Dada soit immortel, et se lancer à la recherche des traces de sa survie se révèle être une entreprise incertaine. Car si en commémorant ce centenaire, l’art contemporain célèbre sa propre éclosion, ses excès, son insouciance passée, sa jeunesse, son ivresse, en 2016 le titre d’avant-garde artistique est un peu anachronique, impliquant une bonne dose de marginalité et d’insolence. Serge Fauchereau rappelait les grandes lignes de Dada, telles que Tzara les déclama, «le 4 juillet 1916, dans son premier manifeste dada en se déclarant « contre le futur »», contre les «gentils bourgeois» et contre «les grands ambassadeurs du sentiment».

«Nous extériorisons la facilité, hurlait-il encore, car l’art n’est pas sérieux, je vous assure.» Pas sérieux mais déterminé à faire plus de bruit que la guerre : «Je batterrrrrrrai mon tambourrrrrrr, jusqu’à ce que le feu des tambourrrrrrs ne soit que crrrrrrrrasse à côté de lui». Le tambour en question prendra mille formes : celle, orale et verbale, de textes éructés en simultané et en plusieurs langues dans des costumes extravagants devant les marionnettes de Sophie Taeuber. Celle du collage par hasard de Jean Arp. Celles de chorégraphies et de ballets en pleine nature, dans la campagne de Monte-Verita. Et celle encore d’un graphisme pétulant dans des revues où la signature de l’auteur passe après le collectif. Ce sont ces formes-là, mais plus encore cet esprit d’«an-artiste» comme disait Duchamp, qui se retrouve ici ou là chez quelques plasticiens aujourd’hui.

Le peintre Nicolas Chardon retient ainsi de Dada «un certain esprit contre l’autorité de l’œuvre et de son auteur» et puis donc surtout, il montre comme «cette histoire des avant-gardes est certes impossible à refaire, mais que sa lumière continue de jaillir» et de phosphorer. Denis Savary ajoutera que «chez Dada, il y a un côté festif mais sombre, constate l’artiste, un peu à la Fassbinder. Quelque chose de glauque et de jet-set. Le Cabaret Voltaire trempait sans doute, à l’époque, dans une puanteur moite, qui sentait la fraise quand on buvait des cocktails.»

Et, de son bord, Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne, ajoutera que s’il devait rester quelque chose de Dada, ce serait «un esprit, une manière d’être au monde et de penser la révolte. Ce sont des gens qui ne seront jamais tranquilles», animés par «une volonté d’être irréconcilié, qui sans revendiquer directement la filiation, comme un Franz West pour la dimension libertaire de Dada, montrent en avance l’idée du partage et de la collégialité. Comme, à son tour, la West Coast américaine, avec un Mike Kelley, à travers la mouvance du happening et du Living Theatre » d’Allan Kaprow. Ou encore un Raymond Hains et un Marcel Broodthaers jouxtant l’art à la poésie».

Mais force est de reconnaître que l’art contemporain ne cultive que du bout des lèvres l’esprit de la révolte. «On voudrait que l’artiste puisse être davantage révolté, qu’il objecte. Mais les conditions de la révolte existent-elles ?» continue Blistène. Et citant la formule «lucide et cruel» de Duchamp, il ferme en quelque sorte le ban : «L’avenir de l’art est sans avenir.» C’est là que le rejoint en quelque sorte Jean-Yves Jouannais, auteur de l’Idiotie, art, vie, politique-méthode, nourri de référence à Dada mais aussi à ses clubs précurseurs, «les Hydropathes, les Incohérents, les Hirsutes» et pour qui «à force de sérieux et de dogme, c’est le surréalisme qui a fini par éteindre l’esprit Dada», qu’il contemple comme «une beauté perdue et humiliée». Il y a «une ruine Dada, un côté raté que je trouve très touchant. C’est un peu comme pour James Dean, on est sûr que c’était une bonne idée qu’il meure jeune».

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