Art / Démocratisation

Investir dans la culture, ce n’est pas simplement dépenser, c’est au sens propre du terme investir, c’est à dire préparer l’avenir. Certainement il faut, et très probablement il faudra, dans le cadre des exigences budgétaires du secteur public, bien garder en tête, pour les responsables politiques, cette dimension économique qui est au cœur de l’activité culturelle en général et des industries culturelles en particulier.
La culture est certes un secteur avec ses emplois qu’il faut préserver, son attractivité économique qu’il faut renforcer, son dynamisme qui rend vivante une société…Mais, elle n’est pas que cela. La culture nous donne l’occasion unique de fédérer les énergies autour d’un sens: dans une société en crise, c’est bien sûr la vie des idées, la science, la recherche, mais c’est aussi la capacité d’interrogation sur le présent et sur le futur de la part des créateurs, qui sont un moyen d’être en quête -et parfois- de retrouver du sens. De ce point de vue, il faut convaincre nos concitoyens et nos responsables politiques que la culture n’est pas un luxe mais un terreau permettant la constitution d’une communauté.
Mais cette place particulière faite à la culture et aux activités de développement culturel on ne peut pas la considérer comme des acquis. Il faut la prendre collectivement pour une exigence qui nous appelle sans cesse à le dire et à la montrer. C’est pourquoi dans chaque établissement culturel, la politique des publics doit être mise au cœur de l’action: certes, le public doit être conquis pour découvrir la création. Mais la création ne lui est pas toujours spontanément accessible. Elle suppose médiation, effort d’explication. A chacun d’entre nous, il revient de dire à ceux qui pensent que les œuvres ne les concernent pas que c’est aussi pour eux. Et c’est ici que doivent intervenir les médias, et tout spécialement, là où ils existent, les médias publics.
Mais pour accompagner cet effort d’apprivoisement de la création, d’incitation à se sentir concerné, de l’entendre comme un investissement d’avenir, il y a un volet essentiel qui en résulte: c’est celui de l’éducation artistique et culturelle. Certainement il y a des nombreuses initiatives dans ce domaine; et bien sûr il y a beaucoup d’enseignants qui dans leur classe familiarisent les élèves à l’écriture, au théâtre, à l’art, au cinéma, etc.; et il est vrai aussi que de nombreux artistes interviennent dans les classes et permettent aux élèves de côtoyer la création. Mais il est aussi certain qu’il manque, souvent, une politique globale, une action collective qui permette -et cela doit être, à mon avis, l’objectif essentiel- à chaque écolier, à chaque collégien, à chaque lycéen, à chaque universitaire de rencontrer dans son parcours scolaire, parfois dans sa scolarité de façon systématique, l’art en train de se faire, l’artiste en action et en méditation.
Il faut pour cela une grande ambition. Et rien ne se fera sans que soient bousculées certaines habitudes et vaincus certains préjugés. Il faudra en plus valoriser les exemples, il faudra donner à cette approche un caractère exemplaire, par exemple en choisissant dans chaque discipline des ambassadeurs chargés de proposer des bonnes pratiques ou en désignant des artistes référents pour l’action culturelle en milieu scolaire, mais au-delà il faudra mettre en œuvre des politiques systématiques.
Les formes bien sûr devront être variées et rien ne serait plus absurde qu’un modèle unique: sortie des élèves vers une salle de cinéma extérieure ou vers la salle du cinéma ou de spectacle de l’établissement lui-même; des rendez-vous organisés avec des artistes en résidence; des visites d’expositions préparées en amont; un dialogue avec des artistes dans leurs ateliers; connaître et échanger avec les divers agents de la chaîne de mise en valeur de l’art (galeristes, collectionneurs, conservateurs, historiens, critiques d’art, etc.); débattre sur le rôle des enseignants en matière artistique. Bien entendu que tout cela doit y contribuer.
Il faudra donc envisager des regards croisés entre le monde de l’enseignement et le monde de la culture, il faudra multiplier les contacts, réfléchir ensemble. Et il faudra aussi que les instances publiques de l’éducation et de la culture se parlent, réfléchissent et établissent des programmes pour permettre à chaque enfant dans son parcours scolaire de rencontrer l’activité artistique. C’est cela la démocratisation culturelle: la question de la culture comme moyen d’émancipation, celle de l’accessibilité des lieux culturels en général, et artistiques en particulier, à ceux qui pensent qu’ils n’y ont pas droit. Voilà un immense projet, un projet qui passe par l’école, par la rencontre du monde des enseignants et celui des artistes.
Ce projet symbolise les principes d’investissement d’avenir et de démocratisation culturelle. Une société qui fait de la culture une valeur commune et qui porte haut son patrimoine, doit croire en sa capacité à mobiliser autour d’un projet culturel les énergies les plus diverses, à dynamiser cette société, mais surtout à fédérer en donnant du sens. Dans cette période si difficile pour les sociétés européennes, si dure pour une grande partie de nos concitoyens, la culture n’est pas un luxe, elle a un sens, elle doit rester un vecteur d’unité et de réconciliation. Faisons le pari de l’avenir.

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