Lam, transcontinental et graveur

Lam, transcontinental et graveur

Cela faisait trente ans que Wifredo Lam, figure emblématique d’une modernité transcontinentale nourrie d’influences intellectuelles, culturelles et stylistiques diverses, n’avait pas eu les honneurs d’une grande exposition à Paris. Né au début du siècle dernier à Cuba, d’un père chinois et d’une mère descendante d’esclaves, mort en 1982 dans son appartement du boulevard Beauséjour, à Paris, ce vagabond qui s’installa en Espagne dans les années 1920 avant de rejoindre Paris en 1938 (en pleine guerre civile espagnole où il avait combattu du côté des Républicains), puis les Antilles et Cuba jusqu’en 1950, a fait l’objet d’un certain nombre de malentendus et d’enthousiasmes réducteurs. «Il a reçu les encouragements d’auteurs essentiels rencontrés à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, d’un côté, à Paris, Picasso, Michel Leiris, André Breton, de l’autre, aux Antilles, à Cuba et à Haïti, Aimé Césaire, Fernando Ortiz, Alejo Carpentier, Pierre Mabille, explique la commissaire de l’exposition, Catherine David, dans Le Figaro du 27 octobre dernier, mais certaines approches culturalistes ont simplifié ou faussé la perception d’une œuvre complexe qui s’invente et s’articule entre divers espaces géographiques et culturels et en tension entre centres et périphéries de la modernité.»

C’est bien parce qu’il est difficile à enfermer dans une case, un style ou un courant que le marché l’a longtemps boudé avant de le réhabiliter peu à peu dans les ventes d’art latino-américain, sans toutefois le mettre dans le panthéon des artistes majeurs de l’après-guerre. «Son œuvre est pourtant aujourd’hui un objet d’étude fondamental dans la révision de l’appareil théorique de l’histoire du monde, confie Serge Lasvignes, président du Centre Pompidou, où se tient l’exposition. Bien que chez Lam ce soit la dimension métaphysique de l’œuvre qui apparaisse de façon liminaire, sa production picturale est au fond porteuse d’un discours sociologique et politique, d’une revendication de liberté et de dignité.»

Dans une période de confusion où les repères indispensables à la compréhension des enjeux esthétiques et éthiques de la modernité semblent délibérément brouillés, l’œuvre de Lam, aujourd’hui ardemment défendue par son fils, donne la clef de bien des énigmes à ceux dont la sensibilité permet de plonger dans l’abstraction de ses figures noires et blanches, parfois sombres comme les tourments de l’âme. «Complexe et multiple, au plein sens du terme, insiste Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne, la production de Lam est, en effet, de celles avec et par lesquelles les certitudes idéologiques de tout bord se dissolvent.»

Cette rétrospective de plus de 400 peintures, dessins, lithographies, photographies, céramiques, revues et livres rares a bénéficié du prêt exceptionnel de La Jungle (1943), son œuvre phare, conservée au Museum of Modern Art (MoMA) de New York. Achevée en 1943, cette toile est exposée en juin 1944 dans la seconde exposition consacrée à Lam par Pierre Matisse à New York, puis achetée par James Johnson Sweeney pour le MoMA. Reléguée dans le couloir qui mène au vestiaire du musée pendant de longues années, avant de rejoindre Les Demoiselles d’Avignon dans les salles, cette toile témoigne des résistances du canon moderne énoncé par les grandes institutions occidentales. Même si La Jungle a été d’emblée considérée comme une peinture majeure, elle ne pouvait trouver sa place dans le discours linéaire d’un «art moderne» restreint aux productions des métropoles euro-américaines. À l’inverse, Cuba la plébiscita dans une époque pourtant politiquement tendue, mais pleine d’effervescence culturelle. Soixante-dix ans plus tard, cette Jungle mystérieuse et lumineuse, comparée au reste des œuvres de Lam, nous entraîne avec bonheur dans son labyrinthe des formes.

Etiquettes: graveur, Wifredo Lam

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