Poèmes et peintures tourmentées

Il y a pas mal de personnages tourmentés dans l’histoire de la poésie et de l’art. Les figures du poète maudit et de l’artiste à côté de la plaque nous sont familières, et on pourrait presque dire que ces figures donnent un certain panache aux artistes qui manient la plume ou le pinceau.

Entre les artistes tourmentés, il y a un croissement majeur, à mon avis: la rencontre entre Antonin Artaud et Vincent Van Gogh. Ils ne se sont jamais rencontré physiquement, mais Artaud le rencontre à travers les textes, à travers ses textes. Artaud publie en 1947 un libre intitulé « Van Gogh le suicidé et la société ». C’est quoi ce texte? Un pamphlet? un essai? un poème? À mon avis, le texte qu’Antonin Artaud consacre à Van Gogh est tout cela à la fois. Tout juste libéré des asiles psychiatriques où ul aura passé presque 10 ans, le dramaturge voit dans le peintre (déclaré schizophrène par les spécialistes de l’époque) un compagnon d’infortune. Et dans le dernier tableau de Van Gogh (« Champ de blé aux corbeaux », 1890, au Van Gogh Museum à Amsterdam), il y voit un testament en peinture.

Laissons qu’Artaud nous parle à l’intérieur de nous tous:

« Il n’est pas ordinaire de voir un homme, avec, dans le ventre, le coup de fusil qui le tua,
fourrer sur une toile des corbeaux noirs avec au-dessous une espèce de plaine livide peut-être, vide en tout cas,
où la couleur lie-de-vin de la terre s’affronte éperdument avec le jaune sale des blés […] Et de quoi en bas se plaint la terre sous les ailes des corbeaux fastes,
fastes pour le seul Van Gogh sans doute et, d’autre part, fastueux augure d’un mal qui, lui, ne le touchera plus?
Car nul jusque-là n’avait comme lui fait de la terre ce linge sale, tordu de vin et de sang trempé.
Le ciel du tableau est très bas, écrasé, voilacé, comme des bas-côtés de foudre.
La frange ténébreuse insolite du vide montant d’après l’éclair.
Van Gogh a lâché ses corbeaux comme les microbes noirs de sa rate de suicidé à quelques centimètres du haut et comme du bas de la toile,
suivant la balafre noire de la ligne où le battement de leur plumage riche fait peser sur le rebroussement de la tempête terrestre les menaces d’une suffocation d’en-haut.
Et pourtant tout le tableau est riche.
Riche, somptueux et calme le tableau.
Digne accompagnement à la mort de celui qui, durant sa vie, fit tournoyer tant de soleils ivres sur tant de meules en rupture de ban,
et qui, désespéré, un coup de fusil dans le ventre, ne sut pas ne pas inonder de sang et de vin un paysage,
tremper la terre d’une dernière émulsion, joyeuse à la fois et ténébreuse, d’un goût de vin aigre e de vinaigre taré ».

Silence. Méditons.

Etiquettes: Artaud, peintures, poème, Van Gogh

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