Soulages, toutes les couleurs du noir

La majolique italienne avait inventé le bianco sopra bianco, travail subtil de la faïence et du monochrome blanc par le jeu des réserves et des contrastes de brillance. Le Musée Soulages, qui a ouvert ses portes au public le 31 mai 2014 à Rodez, est juste le propos inverse. Il est tout aussi radical et raffiné, mais aussi contemporain et complètement intemporel. Il y a quelque chose de la caverne préhistorique, mystère plus grand que l’homme par son âge, sa taille et sa profondeur, dans cet espace dédié corps et âme au grand peintre abstrait, esprit libre né en 1919 dans une rue de petits artisans à Rodez, à la veille de Noël. Soulages en son musée, c’est noir sur noir.

Il y a un pari formel dans cet enchaînement de parallélépipèdes d’acier Corten qui mordent le versant de la colline au cœur de Rodez et dont la patine rouille renvoie aux fameux «brous de noix» du jeune peintre des années 1940 et au grès rose de la cathédrale. Il y a un mystère chromatique dans ces hautes salles luisantes et sombres avec leurs cimaises et leur extraordinaire plancher souple en acier que la lumière traverse en biais comme un jet d’arbalète. Tout le noir profond de Soulages vit et vibre dans un musée noir comme une armure. L’artiste en sa cathédrale n’y est pas embaumé ni étouffé de lauriers de plomb. Il y garde sa vitalité terrienne et sa force rude, donc sa jeunesse.

Les Outrenoir(s), les grands polyptyques striés des années 1980 où l’outil du peintre crée des sillons, des nervures, des sens et des contresens, changent de couleurs selon l’incidence de la lumière et sa nature plus ou moins diffuse. Mirages. Certains noirs deviennent presque bleus, d’autre gris anthracite, d’autres carrément argentés face au mur d’éclairage laiteux, halo suave proche d’un univers de science-fiction. Tout ce que Soulages a toujours exprimé sur son rapport à son champ chromatique, sur l’au-delà de l’effet optique, sur l’émotion de la matière est perceptible, comme une matérialisation magique. L’accrochage de Benoît Decron, directeur des musées du Grand Rodez, réussit par son juste dosage et son équilibre à ce que ces tons sur tons créent une dimension mystique au lieu de s’éteindre mutuellement.

Dans la salle d’exposition temporaire, le Musée Fabre de Montpellier, le Musée de Saint-Étienne ou les Beaux-arts de Nantes ont prêté leurs Soulages, énormes polyptyques suspendus à un fil qui ont l’air de voler, comme des coups de pinceau devant une caméra universelle.

En janvier, les jeunes architectes catalans de RCR étaient venus à Rodez expliquer modestement comment ils avaient absorbé le monde du peintre pour lui rendre un musée en forme de monument intime (coût des travaux, 21,46 millions d’euros dont 4 financés par la région Midi-Pyrénées). Les volumes étaient déjà là, amples et stricts, sensuels et sans superflu. C’est la traduction architecturale de l’œuvre de Soulages, forte comme ce géant lettré.

L’harmonie est une question de rythme et d’orgueil tempéré. Le Musée Soulages est grand mais pas démesuré: 5000 m2 de superficie totale, 2500 m2 pour les collections, dont 1470 m2 pour les collections permanentes et 500 m2 pour les expositions temporaires (condition sine qua non de son accord pour un musée que l’artiste a longtemps refusé). Luxueux par son perfectionnisme – ses tableaux aimantés sur les cimaises d’acier, le dessin global du musée qui évoque un champ de roches -, pas par son décorum qui doit servir aussi le pays ruthénois et sa pédagogie (vous saurez tout sur les estampes). Ce musée taillé sur mesure pour l’œuvre d’un peintre lui ressemble plus que les salles seventies du Centre Pompidou qui a accueilli sa rétrospective en 2011.

Et bonne nouvelle aussi, à côté du Président Hollande il y avait le Président de la Catalogne, M. Artur Mas, invité par les architectes catalans qui ont dessiné cette merveille. Une merveille de créativité et de liberté, la créativité et la liberté avec lesquelles la Catalogne veut bâtir aussi son futur.

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