Estampes et chemins croisées

Utagawa Hiroshige, "Evening Snow at Kanbara" (1834)

Utagawa Hiroshige, « Evening Snow at Kanbara » (1834)

Il faudra commencer pour retenir qu’il arriva un moment dans lequel les amateurs concilièrent leur japonisme et leur goût des impressionnistes pour saisir qu’à partir du moment où le Japon s’ouvrit de nouveau au monde dans les années 1850, chacun vivait potentiellement dans un monde flottant d’échos multiples. Le mouvement était d’ailleurs partagé: les maîtres japonais s’inspiraient non seulement de leurs propres traditions mais aussi de l’art chinois et occidental. Pendant la longue période où le Japon était resté isolé, les Hollandais avaient été les seuls à bénéficier d’une base commerciale sur une île nippone et c’est par leur intermédiaire que les premières gravures européennes étaient entrées, donnant ainsi aux artistes japonais une idée de l’art occidental. Le jeu des influences croisées et des transferts n’en finissait pas et l’on sait avant tout combien le modernisme européen fut modifié par la vision des œuvres et des objets extrême-orientaux, aussi bien en matière de beaux-arts que de design ou d’architecture: du Modernisme à Rodin et de Schiele à Klimt, en passant par Gauguin, Manet, Monet, Degas, Van Gogh ou Toulouse-Lautrec, pour les plus célèbres.

Certains auteurs considéraient les artistes nippons comme les promoteurs de l’impressionnisme qui avaient adressé aux xylographes d’Occident un appel en faveur de l’ambiance, des claires harmonies, des spectacles fugitifs…Ils comprenaient aussi la force d’attraction du Japon pour l’Occident: le charme ingénu et subtil, la richesse imaginative, l’observation fine, doucement sceptique et railleuse, l’individualisme…

Et dans cette histoire de croisements, il faudrait aussi retenir que le discret marchand érudit Tadamasa Hayashi rendait régulièrement visite à Monet à Giverny. Il était venu à Paris au moment de l’Exposition universelle de 1878, pour le compte de la firme Kiritsu. Onze années passées dans la capitale lui permirent d’importer près de 150.000 estampes et divers types d’objets depuis Yokohama. Son rôle ne se limitait pas au commerce et tous les amateurs sincères avaient recours à lui, y compris pour la rédaction d’ouvrages sur le Japon qu’ils auraient été bien incapables de rédiger tout seuls. S’il est plutôt habituel d’insister sur son rôle de passeur de l’art japonais en France (et depuis-là, en Occident), il faut mentionner qu’il aimait aussi sans réserve les impressionnistes, qu’il collectionnait, et plus particulièrement Monet. En 1893, c’est lui d’ailleurs qui organisa la première exposition de peintres impressionnistes à Tokyo, et nous le retrouvons en 1900 à Paris, responsable à l’Exposition universelle, où il est en quelque sorte un passeur des deux rives, tout comme son ami, l’homme d’affaires Kojiro Matsukata, collectionneur également de Monet.

On ne dira jamais assez le rôle des amateurs mais aussi des voyageurs dans la connaissance de l’art transmise sous la forme de souvenirs plus ou moins pittoresques et qui ont servi à tous les japonisants, ce qui fait dire à Edmond de Goncourt dans son ‘Journal’ que c’est certainement le voyage de Philippe Sichel et plus tard le voyage de Siegfried Bing qui ont permis à l’Europe sa connaissance du Japon, et qui ont vulgarisé l’art de l’Empire du Soleil en Occident. Monet ira souvent dans le petit grenier aux estampes japonaises de Bing, justement, ce marchand singulier, d’origine allemande, qui s’était fait connaître en prêtant sa collection personnelle à l’Exposition universelle de 1878, avant d’ouvrir, en 1879, une galerie à Paris. Il était aussi réputé pour sa très belle et prestigieuse revue illustrée, le Japon artistique, née en 1888 et destinée à ‘l’amateur spécial et l’artiste, l’industriel et l’artisan, l’homme du monde’, au moment où l’art japonais n’avait pas encore trouvé sa place dans les grandes institutions muséales. De fait, sa revue était très prisée et, notamment des artistes impressionnistes, des Nabis ou des adeptes de l’Art nouveau.

Pas de commentaires

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.
Les champs obligatoires sont marqués avec:


Vous pouvez utiliser ces tags HTML et des attributs: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>