Hokusai, six vies

Hokusai

« Depuis l’âge de 6 ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de 50 ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de 70 ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de 73 ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes. Par conséquent, à l’âge de 80 ans, j’aurai encore fait plus de progrès. À 90 ans, je pénétrerai le mystère des choses; à 100 ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j’aurai 110 ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole« . Hokusai a 75 ans lorsqu’il livre, en 1834, ce fragment d’autobiographie dans la postface des Cents Vues du Fuji. Cette montagne sacrée du Japon apparaît de façon récurrente très tôt dans son œuvre. Ainsi, l’artiste donna au public, déjà en 1830, une magistrale suite en couleurs de Trente-Six Vues du mont Fuji qui bouleversa le monde de l’estampe japonaise par sa modernité.

Certainement, il y avait dans cette suite une innovation technique, parce que Hokusai utilisa pour la première fois le « Berorin ai » (‘Bleu de Berlin ou de Prusse’), un pigment importé. En montrant le Fuji sous des angles et à distances diverses, il établit la synthèse entre l’enseignement traditionnel des écoles orientales et celui de la perspective occidentale. Hokusai adapte l’illusion spatiale à son adage selon lequel « toutes les formes ont leurs propres dimensions que nous devons respecter ».

Mais, au-delà de ces aspects techniques, la place du paysage dans l’art japonais change radicalement. Le paysage devient un sujet en soi, porteur d’une expérimentation graphique époustouflante. Il acquiert une sorte d’humanité en intégrant les multiples activités des marins, des paysans ou des colporteurs. Le succès sera colossal et ses conséquences incalculables.

Tout ce qui touche à Hokusai devient pléthorique, avec profusion des œuvres (on parle de 30.000 dessins) et des anecdotes qui contribuent à la légende d’un génie excentrique, comme on peut le considérer par l’inflation des noms. On parle, ainsi, de plusieurs centaines de ‘patronymes’, abandonnés ou choisis au gré des périodes, des productions, de l’inspiration…Les historiens en distinguent généralement six, au milieu desquels « Hokusai« , ça veut dire, « atelier de l’étoile polaire« , l’astre fétiche du peintre…

A 20 ans, il est Shunrô et dessine des estampes commerciales, affiches d’acteurs du kabuki ou portraits de courtisanes du quartier de Yoshiwara.

Vers 1798, devenu Sôri, il écrit des récits, fréquente des cercles littéraires auxquels il donne des kyôka surimonos (illustration de poèmes).

Sous le nom d’Hokusai, il renoue avec l’estampe populaire et, surtout, le livre illustré: près de 235 volumes naissent sous son pinceau entre 1804 et 1815. Hokusai est aussi un peintre réputé qui peint en une journée, lors d’une performance publique dans un temple, un gigantesque Daruma (fondateur du bouddhisme zen) de deux cents mètres carrés…

Lors d’un voyage à Nagoya, en 1812, mu par une subite inspiration, il exécute pour ses disciples plus de 300 croquis « au fil du pinceau« , les fameux Manga, traité de dessin colossal qui couvre tous les sujets et tous les domaines de la société japonaise. Mais il produira également des manuels de danse, des catalogues de motifs pour tissus, des formes à graver pour les artisans et aussi des sublimes carpes ou chrysanthèmes dont les promoteurs de l’Art Nouveau en extase s’empareront.

Voilà une vie, six vies, d’un fou de dessin, de l’estampe populaire, de la beauté.

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