Les musées sont en crise?

Les musées sont en crise?

Le patrimoine attire les foules lors d’événements (Fête des Jardins, Journées du patrimoine, Nuit blanche…), les grandes expositions (Monet, Dali, Sciences & curiosités à la Cour de Versailles…) créent des queues et la nécessité de réserver. Et pourtant les musées vont mal. Ils vont mal dans la définition de leur mission et de leur rôle dans la société, comme ils vont mal chez celles et ceux qui en font profession. Le musée, ce conservatoire d’œuvres et d’objets, est-il devenu obsolète, à nouveau vu comme mortifère et élitiste ? Faut-il orienter ailleurs les jeunes qui persistent à vouloir travailler dans ces vecteurs de diffusion vers des publics physiques et en ligne ?

Même si un lourd silence angoissé accompagne les personnels, peu habitués à exprimer leur exaspération, ce sont les même craintes qui remontent de toutes les discussions: mépris de la profession par des tutelles autoritaires ou indifférentes, privatisation et risque de fusion ou de fermeture des établissements, obligation de rendement par de l’événementiel sur des thématiques à forte visibilité… Bref, après le « boom » des musées, les musées-alibis, garde-meubles dépassés mutant vers les nécessités des loisirs de masse ?

L’histoire des musées est une histoire de collections : les musées sont les lieux de conservation du patrimoine mobile, souvent dans des bâtiments de patrimoine immobile. Issus des cabinets de curiosité (le château Ambras en Autriche à la Renaissance) et des sociétés savantes au XIXe siècle, le musée est à son origine pluridisciplinaire sinon encyclopédique : il mêle l’œuvre d’art, l’artisanat décoratif, les curiosités de la vie quotidienne, l’objet historique et l’inventaire scientifique de la planète. Le musée est ainsi le temple des reliques et le lieu de collections pédagogiques.

Au XXe siècle, se développe un vecteur singulier : l’exposition temporaire. Elle prend tellement d’importance que désormais plus aucun musée n’envisage de parcours permanent. Par l’exposition, le musée est entré ainsi dans l’offre culturelle actualisée. Ce fut d’ailleurs depuis longtemps un vecteur pour les artistes, soit en plaçant des œuvres-pivots dans des expositions traditionnelles (les « Fauves » au Salon d’automne de 1905, Marcel Duchamp à l’Armory Show en 1913), soit en faisant du parcours visuel un manifeste (les futuristes, Dada, les surréalistes). Cela a conduit les muséographes à ne plus être juste des « conservateurs » de musée, c’est-à-dire des collecteurs et gardiens des collections, mais à définir des politiques culturelles et à faire des expositions-créations. En France on peut penser à des personnages comme François Mathey, Pontus Hulten, Jean-Hubert Martin, Jean Clair…

Tout cela a pris une telle ampleur que la collection est souvent un prétexte ou une monnaie d’échange. Dans les musées d’histoire, l’œuvre ou le document furent instrumentalisés (parfois avec de mauvaises reproductions) pour des expositions idéologiques et démonstratives (années 1960 et 1970). Dans les musées d’art, des « blockbusters » (Vinci, l’impressionnisme, Van Gogh, Vermeer…) tirent, parfois de façon abusive (une ou quelques œuvres prétextes), des opérations attrape-public pour d’évidentes raisons commerciales. Parallèlement, des années 1970 aux années 1990, s’est développée une époque du « Hourra musées ! » avec créations d’institutions partout accompagnant à la fois l’ère du tourisme et des loisirs, l’ouverture des pratiques artistiques et de la conservation mémorielle au temps des mutations économiques et sociales, ainsi qu’une ouverture à tous les continents.

Disons-le, cela s’est réalisé sans vraie réflexion sur l’aménagement général du territoire. Et les modes ont passé: des centres et lieux d’art peinent par absence de vraie réflexion sur les accompagnements des publics locaux. Les musées patrimoniaux, d’art et d’histoire souvent, se trouvent confrontés avec la question de la traduction contemporaine de ce qu’ils présentent (l’art religieux ou allégorique est devenu incompréhensible pour beaucoup). Les musées scientifiques, souvent liés à des institutions d’enseignement et de recherche, deviennent des collections en déshérence dépassées par les parcs à thème scientifiques.

Et quand le musée-conservatoire se transforme en institution culturelle multimédia avec la nécessité de s’adapter à des publics aux attentes nouvelles in situ et en ligne, les conséquences sont lourdes. La distance entre grandes institutions devenues des « marques » (Louvre, Versailles, Centre Pompidou…) et le reste des musées est considérable. La plupart des milliers de musées semble peu performante face à l’événementiel. La commercialisation et le mécénat se concentrent sur les « marques ». La culture a perdu au profit de la communication. Nul étonnement que les professionnels de musées soient quelque peu déboussolés et déprimés…

En fait, tout cela résulte -fondamentalement- d’une évolution des professions entre trois blocs : la conservation et la valorisation des collections au sens strict ; la gestion et la commercialisation ; la politique culturelle et la communication. Tous les conservateurs ne sont pas aptes à communiquer, gérer, bâtir une politique culturelle, animer recherche et pédagogie. Alors, oui, il faut ouvrir ces professions et assurer des passages. Oui, il faut identifier les spécialités dans des métiers qu’on ne peut plus appeler uniformément de « conservateurs ». Oui, il faut affirmer ou réaffirmer la prééminence de la politique culturelle sur la gestion et la conservation. C’est ainsi que pourront être nommés des professionnels reconnus, ayant fait leurs preuves, issus aussi bien du monde de la conservation que de celui de la recherche ou de la muséographie en général. Car l’ascenseur est en panne.

Etiquettes: crise, Musées

Pas de commentaires

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.
Les champs obligatoires sont marqués avec:


Vous pouvez utiliser ces tags HTML et des attributs: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>