Monet et les estampes japonaises

Katsushika Hokusai, "Le Fuji vu de la mer" (1834)

Katsushika Hokusai, « Le Fuji vu de la mer » (1834)

La maison de Giverny est la preuve du double attachement de Claude Monet à la tradition occidentale, d’une part, mais aussi extrême-orientale, d’autre part, du paysage et du jardin. Il suffit d’aller visiter aujourd’hui encore cette maison pour prendre la mesure de son goût pour les estampes, serrées les unes contre les autres, comme autant d’épreuves de légèreté profonde auxquelles il veut se mesurer quotidiennement. On en peut trouver dans la salle à manger jaune et bleue, dans son cabinet de toilette, dans l’escalier de sa chambre ou dans le salon bleu…

Même s’il n’est pas un grand voyageur soucieux de ramener des objets étranges des quatre coins du monde, ses collections et son jardin rappellent le Japon, non seulement le fameux petit pont et les plantations dont certains spécimens proviennent de l’Empire du soleil couchant, mais aussi sa collection personnelle d’estampes, pour lesquelles il avait une véritable passion et qui en compte plus de 200 de tout premier plan, sans oublier sa bibliothèque d’ouvrages érudits, de Théodore Duret à Gustave Mige en passant par Henri Focillon.

Depuis toujours, Monet apprécie dans cet esprit l’horticulture et, à bien des égards, la nature apprivoisée qu’il modifie en permanence, non pour écarter la vie et le monde mais parce que la vie et le monde font partie de l’acte de jardiner. Gustave Geffroy, grand admirateur de Monet et du monde japonais, vit l’intérêt de la miniature au moment même où le maître imagina à peine l’espace clos de Giverny. Selon Geoffroy, dans « Le Japon artistique. Documents d’art et d’industrie, réunis par Samuel Bing » (1890), le Japonais « s’est ingénié à réduire les choses de l’immensité à des proportions habitables et tangibles« . Des années durant, Monet va savourer quotidiennement et à chaque moment de la journée ce plaisir à Giverny, où le concentré de nature est bien la nature tout entière, comme une vague d’Hokusai est la mer tout entière.

Monet procède, donc, par tradition et syncrétisme en s’inscrivant dans le mouvement de son milieu électrisé par l’inédit et le frisson nouveau dont l’Extrême-Orient fait partie. Ce goût du Japon est ancien, de même que le rôle et l’influence des arts de l’Extrême-Orient qui remontent au moins jusqu’au XVIIe siècle: ni Chardin, ni Watteau, ni Fragonard, ni La Tour n’y furent insensibles. Mais la façon dont le XIXe siècle les reçoit et les reconduit n’a presque plus rien à voir. Non seulement on veut en savoir plus et plus scientifiquement, mais surtout, à partir des années 1870, les audaces impressionnistes sont justifiées par les candeurs raffinées de cet art exotique. On regardait Hokusai pour lui-même, pour oublier les écoles officielles qui conduisaient à peindre des chromos…L’art du Japon, comme à modèle, servait à satisfaire un besoin d’évasion.

Ajoutons à cela le côté accessible des estampes japonaises qui fournissaient le gros du marché de l’art extrême-oriental en répondant aux critères originaux d’une technique de bois gravé d’un coût réduit qui facilita sa diffusion. Les bourgeois occidentaux cultivés semblèrent entendre les voix du monde éphémère des plaisirs au XVIIe siècle nippon, et comme écrivit Asai Ryoi, « Nous ne vivons que pour l’instant où nous admirons la splendeur du clair de lune, de la neige, des fleurs du cerisier et des feuilles colorées de l’érable. Nous jouissons du jour, enivrés par le vin, sans nous laisser dégriser par la misère qui nous fixe de son regard. Dérivant comme une calebasse emportée par le courant de la rivière, nous ne nous laissons pas décourager un seul instant. C’est ce qu’on appelle le monde flottant et éphémère« . Comme une estampe de Hokusai…

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