Renoir à Martigny

Renoir à Martigny

À Martigny, et jusqu’au 23 Novembre, la Fondation Gianadda réussit une rétrospective originale du maître impressionniste grâce à de nombreux prêts émanant de collections locales. En fait, aller à Martigny, au cœur du Valais, c’est toujours l’assurance de voir les trésors confidentiels des collectionneurs suisses. Depuis la fondation qu’il a dédiée à Pierre, son défunt frère, amoureux comme lui des arts, Léonard Gianadda sait convaincre comme personne ses voisins et amis de prêter.

Cet été, place à Pierre-Auguste Renoir (1841-1919) en une soixantaine d’huiles (sur plus de 4 000 répertoriées) mais aussi des pastels, des dessins et même deux grands bronzes (des nus à la Maillol). Le tout jalonnant les soixante ans de carrière de l’artiste. On admire bien sûr, tel le portrait de Wagner, quelques fleurons célèbres d’Orsay, musée dont Léonard Gianadda est membre de la commission des acquisitions. D’autres tableaux viennent de puissantes institutions telles que l’Orangerie (rare Paysage de neige), le Petit Palais (la très cézannienne Seine à Argenteuil), Marmottan, le Musée Pouchkine de Moscou (Sous la tonnelle au Moulin de la Galette), celui de Sao Paulo (magnifiques La Comtesse Edmond de Pourtalès et Rose et bleu (Alice et Élisabeth Cahen d’Anvers), ou encore le palais princier de Monaco.

Le plus remarquable demeure toutefois le nombre de pièces peu, sinon totalement, inconnues. Que de surprises parmi elles, même si ce ne sont pas des chefs-d’œuvre et souvent de petits formats! On ne savait pas, par exemple, que Renoir s’était essayé au style troubadour dans sa jeunesse.Un Arlequin et Colombine et un Pierrot et Colombine l’attestent, bien qu’ils soient également inspirés de Watteau et de Boucher. On ne savait pas plus que Renoir tenait Jean-François Millet en estime, au point de peindre des Moissonneurs au travail dans des ors vibrants, très Turner.

Côté paysages, Renoir plante parfois son chevalet là où on ne l’attend pas, car il n’y a pas chez lui que Montmartre, les bords de Seine ou la Provence de Cagnes-sur-Mer. Avec lui, on hume aussi l’atmosphère de Guernesey dans le sillage de Monet ; celle de Villeneuve-lès-Avignon ou de La Rochelle après Corot mais avant Signac. Courbet et ensuite quantité d’impressionnistes exécuteront une Vague. Mais Renoir les a tous précédés dans cet exercice difficile qu’est le portrait de la houle et de l’écume. Un bel exemple est Étude de mer (Marine à Capri) de 1881.

Le séjour de six semaines en Algérie est mieux connu. Ses palmiers filtrés dans la chaleur du Maghreb sont les plus flamboyants qu’on puisse imaginer. Les grands collectionneurs américains se sont arrachés ces feux d’artifice de verdure. Reste que l’impact de l’Orient se manifeste parfois des années plus tard, dans des travaux plus modestes tel que Gabrielle en Algérienne de 1910, une toile tout droit sortie d’un Delacroix.

L’énigmatique Scène de personnages de 1885 (étude pour un décor de plafond?), vaguement sœur des pastels symbolistes d’Odilon Redon, date de la «crise». Une période au cours de laquelle Renoir, ayant poussé l’impressionnisme jusqu’à l’impasse, estime qu’il n’a fait jusque-là que tricher. Il se juge. Il ne sait «ni peindre ni dessiner». D’où peut-être ce résultat confus, au trait rageur, au rendu presque abstrait.

Dans la section réservée aux portraits, on notera celui des deux enfants de Martial Caillebotte, frère cadet du peintre. Ils ont les cheveux longs à la mode du temps, comme dans le portrait de Jean Renoir cousant aussi roux que féminin. Eux sont saisis en train de lire un illustré sur un canapé. Les pesantes bottines de marche dont ils sont encore chaussés contraste et équilibre la légèreté de la scène.

Suivent, à mesure que la polyarthrite mine l’artiste, des baigneuses de plus en plus sculpturales. Chairs nacrées et bourrelets rubéniens surmontés d’un petit visage poupin barré de gros lèvres … Cette inquiétante étrangeté culmine sans doute dans un portrait du troisième fils, Claude, bébé des derniers jours surnommé Coco. En 1902 le voilà coiffé d’une charlotte bouillonnante comme un cumulonimbus. Dans sa main droite, en guise de sceptre, il serre une dérisoire cuillère. Engoncé dans sa barboteuse … Telle est la vie, charmante et pitoyable.

Autre étonnement, non loin dans une vitrine on dirait volé à Degas le crayon et pastel intitulé Scène antique ou Danseuse romaine. Ailleurs enfin, les natures mortes se caractérisent par une extrême variété de traitement. À un bouquet à empâtements carmin et jaune à la manière d’un autre Provençal, Adolphe Monticelli, succède Bananes et Ananas, vers 1900, vaine tentative du grand coloriste qui s’intéresse alors aux rouges et orange japonisants du jeune Félix Vallotton. Décidément, l’autoportrait de profil au chapeau blanc, émacié et noble comme un Titien, recèle bien des mystères. Cet artiste qu’on croyait connaître se révèle indéfinissable.

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