« Un roi sans culture est un âne couronné »?

« Un roi sans culture est un âne couronné »?

L’un juge inutile d’étudier La Princesse de Clèves pour passer un concours administratif; l’autre confond un célèbre conte de Voltaire avec une marque de prêt-à-porter; le troisième reconnaît ne pas lire de romans; le quatrième prétend n’être sensible qu’à la musique militaire. Les politiques français manqueraient-ils de culture? Ou, pire, la mépriseraient-ils? Comme indique avec précision Jean-François Solnon, dans le Huffington Post du 24 février dernier, il y a quelques années, personne n’aurait posé la question. Naguère encore, la France républicaine était dirigée par des élites cultivées, nourries d’histoire, armées de références littéraires et parfois amies des arts. Le général de Gaulle, formé au contact des grands auteurs, fréquentait Racine, Chateaubriand ou Charles Péguy. Ses discours et conférences de presse, riches de formules à l’emporte-pièce, exprimaient sa pensée avec une élégance de style difficile à égaler. Que l’on se rappelle sa réponse en mai 1958 à un journaliste qui redoutait de le voir malmener les libertés: « Est-ce que j’ai jamais attenté aux libertés publiques fondamentales? Je les ai rétablies. Y ai-je une seconde attenté jamais? ». Pareil tour de phrase (déconstruite) ne viendrait aujourd’hui sous la plume de personne.

Georges Pompidou, normalien agrégé de lettres, cultivait, on le sait, deux passions : l’art contemporain célébré au Centre Beaubourg qui porte son nom et la poésie dont il avait publié une Anthologie. Interrogé publiquement sur le suicide de Gabrielle Russier, professeur accusée de détournement d’un de ses élèves, il avait cité en six phrases hachées de silence, un poème de Paul Éluard, « Comprenne qui voudra…« , qui émut aux larmes bien des Français. Convaincu que les nourritures intellectuelles étaient indispensables à qui devait traiter des problèmes du pays, il avait décidé de fermer les bureaux de l’Élysée à vingt heures pour que ses collaborateurs puissent aller au cinéma, au théâtre ou prennent le temps de lire des livres.

Si Valéry Giscard d’Estaing n’avait pas avec les lettres la familiarité de son prédécesseur et plaçait abusivement Guy de Maupassant au firmament de son panthéon littéraire, il n’en fut pas moins le premier scientifique à entrer à l’Élysée comme ancien élève de Polytechnique.

François Mitterrand, son successeur, nourrit pour l’histoire et la littérature une passion constante jusqu’au seuil de la mort. Lui-même écrivain minutieux, grand lecteur, bibliophile amateur d’éditions rares, familier des librairies, admirateur et ami d’écrivains, le créateur de la BNF connaissait comme personne le XIXe siècle historique et littéraire.

Jacques Chirac ne portait pas ses passions en bandoulière, mais les arts premiers qu’il honora au musée du quai Branly et les civilisations asiatiques n’avaient pour lui guère de secret.

Rares sont aujourd’hui les responsables politiques pétris de culture. La jugeraient-ils inutile? Oublieraient-ils le précepte de Jean de Salisbury, théologien anglais du Moyen Âge: « Un roi [remplacez par chef d’État] sans culture est un âne couronné »? Ces négligents devraient savoir que la postérité ne retient souvent -au côté des conquérants- que ceux qui ont cultivé les Muses. Les victoires militaires d’un Frédéric II de Prusse sont bien oubliées alors que, correspondant et hôte de Voltaire comme du vieux Bach auquel il proposa un thème musical, le mécène reste dans les mémoires.

Dans les siècles passés, si le souci de gloire, à l’image des princes de la Renaissance, comme la volonté de laisser une trace dans l’Histoire les a conduits à exercer un mécénat littéraire, musical, artistique ou scientifique, ils ont aussi cultivé par goût des hobbies et des passe-temps qui leur furent très personnels. On sait la passion de Louis XIV pour l’architecture et les jardins : Versailles, Trianon et Marly en témoignent; on le connaît mélomane, danseur et amateur de théâtre ; protecteur de Lully, de Molière et de Racine. Mais sait-on que son père, Louis XIII, était musicien et compositeur? Qu’on doit à Louis XV le jardin des Plantes ? Que Louis XVI était passionné de géographie, rêvant de mondes lointains que M. de La Pérouse explora à sa demande? Que Louis-Philippe, polyglotte et grand voyageur, était féru d’ethnologie avant la lettre? Que Napoléon III a été un père de l’archéologie moderne?

Sans doute, les goûts des souverains étaient-ils plus classiques qu’avant-gardistes, admirant davantage les gloires consacrées que les pionniers. Certains ont néanmoins orienté l’art, comme François Ier importateur de la Renaissance italienne ou Louis XIV dont le nom est couramment associé au classicisme français. On reste toutefois confondu devant le temps qu’ils ont consacré à cultiver leurs passions, alors qu’ils gouvernaient et administraient leur royaume, présidaient le Conseil, recevaient ministres, généraux et ambassadeurs, décidaient de la paix et de la guerre, conduisaient leurs armées.

Comme si, au Louvre ou à Versailles, les bureaux fermaient avant vingt heures…

Etiquettes: Culture, France, politique

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