John Berger et l’art de regarder

John Berger regardait la peinture, les photographies et les dessins mais aussi les animaux dans les zoos. John Berger, écrivain britannique résidant en France, éclairait de ses mots justes et accessibles une pensée visant à faire tomber les barrières qui contraignent le visible.

Le regard bleu limpide de John Berger s’est éteint (le 2 Janvier 2017). D’un bleu intense, d’une grande douceur aussi, le regard de l’écrivain britannique décédé à l’âge de 90 ans avait séduit le monde dans les années 70 grâce à Voir le voir (Ways of seeing), série télévisée grand public diffusée sur la BBC. Peintre, essayiste, critique d’art, et romancier, marxiste de la première à la dernière heure, il avait une gamme d’expression large et choisi l’écriture vers 25 ans, alors qu’il se destinait à devenir peintre après avoir étudié les beaux-arts à Londres. Obsédé par le regard, il en a fait son fil d’Ariane. Encore récemment, il publiait Cataracte, suite à une opération des yeux, occasion de penser les liens entre mémoire et vision. Mais Voir le voir le fit connaître. A la fois livre et œuvre audiovisuelle de 4 épisodes de 30 minutes diffusés en 1972, Voir le voir déconstruit le regard, le sien et le nôtre, en allant chercher derrière les apparences, interrogeant les idées reçues de la culture visuelle occidentale et renversant les perspectives. Il y met à la portée de tous la possibilité d’observer et de se faire confiance devant les images. Pour John Berger, regarder est un jeu d’enfant : tout le monde a les clés de l’histoire de l’art, il suffit de s’en saisir pour ouvrir la boîte de Pandore.

 

Dans Voir le Voir, on perçoit l’homme, son style et sa méthode. En couverture du livre, un tableau de Magritte, la Clé des songes, présente les images comme des énigmes et souligne leur «décalage perpétuel» avec le langage. A l’écran, l’homme est généreux et, face caméra, il s’adresse aux spectateurs comme à des égaux sans les toiser d’une culture savante. Chemise jaune à motifs, regard profond et crinière en boucles d’éphèbe, il accroche l’œil et impose un style direct, simple et intelligible par tous. «Un showman», dira de lui son ami photographe Jean Mohr dans un portrait de la BBC. Amateur de grosses motos, il en faisait aussi l’éloge, pour la concentration qu’exige la conduite. John Berger savait communiquer, mais surtout partager. Toujours dans Voir le voir, il crève l’écran et impose sa méthode, tranchante.   https://youtu.be/_IeBcecwcQw

Provocateur, impertinent, il découpe au cutter la reproduction d’une toile de Botticelli. Geste sacrilège qui entend montrer les nouvelles façons de voir à l’ère de l’appareil photo et de la caméra, car leur reproduction infinie a changé la perception qu’on a d’elles. On peut désormais zoomer, se balader dans les images, ce qui en change le sens et l’aura. En arrière-plan, John Berger rend hommage à la pensée de Walter Benjamin, dont il s’inspire largement. «Regarder des peintures ou regarder n’importe quoi d’autre, d’ailleurs, est beaucoup moins spontané et naturel qu’on le croit. Voir dépend d’habitudes et de conventions» annonce-t-il en préambule de la série télévisée. Dans cette série – et dans ses livres —, il regarde aussi bien les peintures (nu, paysage, portraits) que les photographies, mais aussi les publicités, les dessins et les revues érotiques.

Casser les conventions, rejeter par principe toutes les hiérarchies et adopter une méthode sceptique, telle étaient sa devise. «Très jeune j’ai douté du monde» confie-t-il dans le documentaire de Cherie Dvorák The Art of Looking (2016). Le penseur marxiste propose alors une «conspiration des orphelins» accompagnée d’un très visible clin d’œil à ceux qui le regardent et qui l’écoutent. Il faut se plonger dans ces grandes leçons de regard pour en saisir la portée antiélitiste, résistante et généreuse.

Pas de commentaires

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.
Les champs obligatoires sont marqués avec:


Vous pouvez utiliser ces tags HTML et des attributs: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>