Manet et la gravure

Manet venait de se faire connaître par la peinture « Espagnol jouant de la guitare », exposée au Salon de 1861, qui lui avait conquis une mention honorable. Il fréquentait, alors, assidûment le musée du Louvre et son admiration pour les maîtres se traduisait par des copies. Velasquez le séduisait entre tous et l’influençait au point que, suivant l’expression du poète Baudelaire, ses tableaux, « empreints de la saveur espagnole la plus forte, donnaient à croire que le génie espagnol s’était réfugié en France ».

Baudelaire, devenu depuis peu un ami proche de Manet, parlait de lui en ces termes dans un article où, associant le nom de Manet à celui d’Alphonse Legros, il les louait l’un et l’autre, « d’un goût décidé pour la réalité moderne » en même temps « qu’une imagination vive et ample, sensible, audacieuse, sans laquelle toutes les meilleures facultés ne sont que des serviteurs sans maître, des agents sans gouvernement ».

Il s’agissait de présenter avec ces écrits au public la naissante Société des Aquafortistes, qui venait de se fonder à Paris grâce à la collaboration dévouée de l’éditeur Cadart, et dont la première livraison (septembre 1862) réunissait sous la même couverture Legros et Manet avec Félix Bracquemond et Ribot.

L’idée de ce groupement de peintres se servant de la pointe et du cuivre pour créer des œuvres originales appartenait à Bracquemond ; mais c’est Legros qui, de concert avec le littérateur Hippolyte Babou, avait décidé Cadart à risquer l’entreprise.

Manet, choisi des premiers pour collaborateur, exécuta Les Gitans, d’après un de ses tableaux (un tableau qu’il détruira après). Cette pièce, que de rares essais avaient précédée, marque véritablement son début dans la gravure. D’autres la suivirent de près et fournirent à Cadart la matière d’une publication spéciale, parue dès 1862 sous le titre de « Collection de 8 eaux-fortes, sujets divers, par Édouard Manet ». En réalité, ce recueil comprenait 9 planches, deux d’entre elles imprimées sur la même feuille, étant comptées pour une seule. C’étaient en majeure partie des reproductions des principales œuvres récentes du peintre : le Guitariste du Salon de 1861 ; le Buveur d’absinthe, refusé en 1859 ; l’Espada, qui devait subir le même sort en 1863 ; la Petite fille, fragment du grand tableau intitulé Le vieux Musicien ; et seulement étaient des compositions inédites, le Gamin tenant un cabas, Le garçon et le chien ainsi que la Toilette. Il y avait aussi deux sujets d’après Velasquez : les Petits Cavaliers et le Portrait de Philippe IV.

Édouard Manet, "Les Gitans", eau-forte et pointe sèche, 1862

Édouard Manet, « Les Gitans », eau-forte et pointe sèche, 1862

Malgré le prix très modique de ces estampes, elles ne rencontrèrent aucun succès auprès d’amateurs et ne s’achetèrent pas plus que les tableaux de Manet. Dans cette époque-là, les volontaires et nettes affirmations d’un homme qui parlait la langue des maîtres passèrent pour des bégaiements fantaisistes…

Indépendamment de celles qui constituaient l’album mis en vente chez Cadart en 1862, Manet produisit encore un certain nombre d’eaux-fortes dans la fièvre du renouveau de l’estampe originale.

D’autre part, c’est aussi juste souligner la camaraderie de l’imprimeur Bracquemond avec Manet, une camaraderie qui était devenue une intimité de tous les jours. Les cartons de Manet contiennent de précieux témoignages de l’aide amicale trouvée auprès de lui par ce cher compagnon des généreuses luttes artistiques.

Après la mort de Manet, les cuivres demeurés dans son atelier furent l’objet d’un essai de publication tenté par sa famille en 1890. Ce « recueil de 24 planches sur Japon impérial format ½ colombier » (c’est le titre gravé en tête), porte, à la fin, la mention « Édité à l’imprimerie de Gennevilliers (Seine) ». En juin 1894, Mme. Manet cédait à M.L. Dumont, éditeur, les cuivres de toutes ces estampes et de sept autres encore. De chacune des trente planches (donc une était simplement l’ex-libris gravé par Bracquemond) devenues sa propriété, M. Dumont fit un tirage à 30 épreuves.

Mais, en définitive, selon ses biographes, soixante-seize eaux-fortes sont comptées comme étant des œuvres de Manet.

En plus de l’eau-forte, Édouard Manet s’est illustré aussi dans le domaine de l’aquatinte (le Torero mort), de la lithographie (Lola de Valence et L’exécution de l’Empereur Maximilien, par exemple) et des bois (Olympia, par exemple). Nous développerons le lien entre Manet et ces diverses techniques dans des articles successifs.

Etiquettes: graveur, gravures, Manet

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