Manet, lithographe

Manet a produit beaucoup moins de lithographies que d’eaux-fortes. Ses premiers essais de dessin sur pierre datent de la même époque que son début dans la gravure. Dans son étude (1892) sur les lithographies de Fantin-Latour, Germain Hédiard signale : « L’eau-forte n’avait pas été seule à tenter ces chercheurs d’Amériques. La lithographie leur avait paru bonne à donner du nouveau, pourvu qu’on prît la peine de lui en demander. Précédemment Félix Bracquemond avait lithographié beaucoup, et selon toutes les formules en usage. Un jour, Cadart lui envoya trois pierres, et Manet, Ribot, Legros et Fantin-Latour en reçurent autant chacun, avec instruction de dessiner dessus absolument ce qu’ils voudraient. Le tout devait former ensuite un cahier qu’on publierait. Les uns et les autres se mirent. Manet fit le Ballon… ». Il paraît que lorsque Fantin-Latour livra son travail à l’imprimeur, il fut déclaré « détestable, insensé, sauvage ». Tout nous conduit à déduire que celui de Manet fut jugé de même…

Vers le même temps, Manet crayonna encore sur la pierre deux titres de romances : l’un pour un morceau du guitariste Bosch intitulé Plainte moresque, l’autre pour une sérénade (paroles et musique) de Zacharie Astruc, inspirée par Lola de Valence et portant son nom. Après ce double tribut payé à la camaraderie, Manet demeura des années sans toucher de nouveau à un crayon lithographique.

C’est en 1868 seulement qu’une occasion nouvelle se présenta pour lui de recourir au dessin sur pierre comme moyen d’expression. L’exposition publique à Paris de son Exécution de Maximilien venait d’être interdite. Manet fit alors une lithographie de son œuvre. Cette lithographie fut l’objet à son tour d’une interdiction, qui le jeta dans une cruelle anxiété, comme en témoigne une lettre adressée à Philippe Burty, critique d’art et collectionneur avisé.

La même année que le Maximilien, Manet exécutait le Rendez-vous des chats, destiné à illustrer l’annonce d’un livre de Champfleury (Les Chats). A une époque où l’affiche illustrée n’avait pas encore pris possession de la rue, celle-ci fit sensation, dans tous les sens…

On riait encore des Chats de Manet à la veille de la guerre de 1870. Les événements de la Commune lui suggérèrent, au lendemain de la tragique semaine de mai 1871, deux compositions poignantes dans leur dramatique réalité: La Barricade et le fédéré mort personnifiant la Guerre civile furent exécutés sous l’impression toute fraîche des visions recueillies à travers Paris.

Si l’on ajoute au Maximilien et aux deux épisodes de la Commune deux portraits de Berthe Morisot, exécutés d’après une étude peinte vers 1872, une Course de Chevaux et le Gamin au cabas, déjà traité en peinture et à l’eau-forte, on aura la liste complète des lithographies monochromes de Manet, qui ont été l’objet d’un tirage à un certain nombre d’épreuves.

À ces sujets monochromes il convient d’en ajouter un autre en couleur : le Polichinelle. Manet avait exposé au Salon de 1874 un tableau de dimensions restreintes dans lequel il avait représenté le peintre Edmond André sous le costume de Polichinelle. Le peintre mit encore son modèle à contribution et, modifiant un peu la pose, jeta sur pierre un autre Polichinelle qu’il coloria ensuite. Il superposa jusqu’à sept impressions successives, et fit jouer une teinte légèrement bistrée avec les nuances vives du rouge, du bleu, du jaune et du vert. Mais, comme d’habitude, cette lithographie ne fut pas un succès côté ventes, et finit par être imprimée aux frais de l’artiste…

Édouard Manet, "Polichinelle", lithographie , 1874

Édouard Manet, « Polichinelle », lithographie , 1874

Faut-il chercher dans les ennuis matériels avec les imprimeurs succédant à ses essais lithographiques la raison de leur rareté et de leur cessation presque définitive après celui-ci ? Toujours est-il que, dans ses dernières années, Manet ne toucha plus à la pierre.

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